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La culture de la Selva

Le Pérou est un pays amazonien.

C'est la donnée que les voyageurs découvrent avec le plus de surprise : environ 60 % du territoire péruvien est amazonien. La forêt occupe plus de place que la côte et les Andes réunies. Elle abrite en revanche une fraction minuscule de la population.

On distingue deux étages. La selva alta, ou ceja de selva, le « sourcil de forêt », entre 800 et 3 500 mètres, faite de forêts de nuages, de cascades et de vallées encaissées : Chachapoyas, Oxapampa, Tarapoto, la vallée de Lares côté oriental. Et la selva baja, la plaine, sous 800 mètres, celle des grands fleuves, de Loreto, d'Ucayali, de Madre de Dios.

Cinquante et un des cinquante-cinq peuples indigènes reconnus du Pérou vivent ici. Quarante-quatre des quarante-huit langues indigènes du pays sont amazoniennes. C'est là que se joue l'essentiel de la diversité linguistique péruvienne, et c'est là qu'elle est la plus menacée : sept langues sont en danger critique, leurs derniers locuteurs étant tous âgés.

Les fleuves sont les routes

Il n'y a presque pas de routes en selva baja. Il y a des fleuves, et l'on s'y déplace en peque-peque, ces longues pirogues à moteur monocylindre dont le nom imite le bruit.

Cela change tout dans la manière d'habiter. Un village se définit par son fleuve, pas par sa distance à une ville. Les niveaux d'eau organisent l'année : de décembre à mai, les hautes eaux permettent de naviguer à l'intérieur même de la forêt inondée, entre les troncs ; de juin à novembre, les basses eaux découvrent des plages de sable et concentrent la faune sur les berges.

C'est pourquoi il n'existe pas de « bonne saison » unique pour l'Amazonie. Il existe deux Amazonies, et l'on choisit celle que l'on veut voir.

Une cosmovision sans frontière entre les êtres

Là où le monde andin est vertical, le monde amazonien est relationnel. Beaucoup de peuples de la selva partagent une conception dans laquelle les animaux, les plantes et certains lieux sont des personnes dotées d'intentions, avec lesquelles il faut négocier.

Chaque espèce gibier a son « maître » ou sa « mère », un esprit gardien à qui le chasseur doit rendre des comptes. Prélever sans mesure, c'est s'exposer. Ce n'est pas une écologie sentimentale : c'est un système de régulation, avec des sanctions.

Le savoir des plantes y occupe une place centrale, et il est immense. Le chacruna, le chuchuhuasi, la uña de gato, le sangre de grado, le tabac dit mapacho, l'achiote dont on tire un rouge végétal.

Le kené, ou l'art de voir

Chez les Shipibo-Konibo, sur l'Ucayali, existe un système graphique appelé kené, déclaré patrimoine culturel de la Nation en 2008.

Ce sont des motifs géométriques, labyrinthiques, sans début ni fin apparents, appliqués sur les tissus, les céramiques, le bois et parfois la peau. Ils sont produits majoritairement par les femmes.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que le kené n'est pas un décor. Les Shipibo le décrivent comme la transcription visuelle d'un ordre perçu, associé au chant et à la vision. Un motif se chante autant qu'il se regarde. Chez ce peuple, le dessin, le chant thérapeutique appelé ícaro et la guérison relèvent du même geste.

Les Shipibo-Konibo sont environ trente-trois mille, principalement en Ucayali, avec une importante diaspora urbaine à Pucallpa et dans le quartier de Cantagallo, à Lima même. L'idée d'un peuple amazonien nécessairement isolé en forêt ne résiste pas à une visite à Cantagallo.

L'ayahuasca, et ce que nous en disons

Impossible d'écrire sur l'Amazonie péruvienne sans aborder ce sujet, devenu une industrie.

Le savoir existe, il est réel, il est ancien, et il est reconnu : les usages traditionnels de l'ayahuasca ont été déclarés patrimoine culturel de la Nation par l'État péruvien.

Notre position

Le tourisme qui s'est greffé sur l'ayahuasca n'est pas encadré. Le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères recommande explicitement de s'abstenir. Les raisons sont documentées : interactions médicamenteuses graves, notamment avec les antidépresseurs, décompensations psychiatriques, décès signalés, absence de contrôle des centres, et agressions rapportées dans certains d'entre eux.

Nous n'organisons pas de cérémonie d'ayahuasca et nous n'orientons vers aucun centre. Nous vous emmenons rencontrer des personnes qui savent nommer trois cents plantes, et c'est déjà une expérience qui change un voyage.

Ce que l'on mange

La cuisine amazonienne est probablement la moins connue des cuisines péruviennes, et l'une des plus surprenantes.

Le juane, riz au curcuma et poulet enveloppé dans une feuille de bijao, mangé à la Saint-Jean le 24 juin, fête majeure de toute la selva. Le tacacho con cecina, banane plantain grillée puis écrasée avec du saindoux, servie avec de la viande de porc fumée. La patarashca, poisson cuit en papillote de feuille. Les poissons : paiche, doncella, gamitana, paco. Les fruits : camu camu, l'un des plus forts taux de vitamine C connus, aguaje, cocona, copoazú, arazá. Le masato, boisson fermentée de manioc, préparée traditionnellement par mastication.

Et l'ají charapita, minuscule et brûlant, servi en sauce avec la cocona, dont nous rappelons qu'il ne vaut pas 25 000 dollars la livre malgré la légende qui circule.

Iquitos, Pucallpa, Puerto Maldonado

Trois portes, trois ambiances.

Iquitos, sur l'Amazone, est la plus grande ville du monde qui ne soit accessible ni par la route ni par le rail. On y arrive en avion ou en bateau. Elle porte les cicatrices de la période du caoutchouc : maisons de barons ornées d'azulejos portugais, la Casa de Fierro attribuée à l'atelier d'Eiffel, et le quartier flottant de Belén, avec son marché, l'un des lieux les plus intenses du Pérou.

Pucallpa, sur l'Ucayali, est la ville shipibo, plus rugueuse, plus commerçante, et la porte du lac Yarinacocha.

Puerto Maldonado, sur le Madre de Dios, est la porte des réserves de Tambopata et du parc national du Manu, l'un des sites les plus riches en biodiversité de la planète.

La mémoire du caoutchouc

Il faut la raconter, parce qu'elle explique la démographie actuelle de la selva.

Entre 1880 et 1915, le boom du caoutchouc transforme l'Amazonie en zone d'extraction. Les caucheros recrutent, endettent, déportent et réduisent en esclavage des populations entières. Le cas le plus documenté est celui de la Casa Arana, sur le Putumayo, dont les exactions entre 1900 et 1930 ont fait l'objet d'un rapport diplomatique britannique retentissant. Les peuples Bora et Murui-Muinanɨ en ont été les principales victimes, avec déplacements forcés et effondrement démographique.

C'est pour cela que certains peuples se trouvent aujourd'hui côté péruvien plutôt que colombien, et que d'autres ont choisi l'isolement.

Les menaces, sans détour

Déforestation liée à l'agriculture, à l'élevage et aux cultures illicites. Orpaillage illégal, en particulier à Madre de Dios, qui détruit les sols et empoisonne les rivières au mercure. Exploitation forestière illégale. Projets routiers qui ouvrent l'accès à des zones jusque-là protégées par leur inaccessibilité.

Peuples en isolement

Les peuples en isolement volontaire ou en contact initial sont au cœur de cette pression. Le ministère de la Culture en reconnaît vingt-cinq, pour une population estimée à environ sept mille personnes, protégés par huit réserves couvrant plus de trois millions d'hectares.

Notre règle est absolue : aucun contact, aucune approche, aucune excursion vendue « à la rencontre » de ces peuples. Tout contact est illégal et potentiellement mortel pour eux, du fait de leur vulnérabilité immunitaire.

Une seconde règle, moins spectaculaire mais tout aussi importante. Les Yagua de Loreto sont exposés depuis les années 1950 à des démonstrations d'artisanat et de sarbacane en tenue de fibre de palme, largement découplées de leur vie quotidienne. Nous préférons vous prévenir qu'une prestation est une prestation, plutôt que de vous laisser croire à une immersion.

Sources principales : Ministerio de Cultura et BDPI, ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (fiche Pérou), SERNANP, DAR, Defensoría del Pueblo, PRODUCE.
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