Tout part de la géographie. Dans les Andes, on ne se déplace pas d'est en ouest, on monte et on descend. Entre 2 500 et 4 500 mètres, chaque tranche de trois cents mètres change le climat, les cultures possibles, les animaux, les maladies.
L'anthropologue John Murra a donné un nom à la réponse qu'y ont apportée les sociétés andines : le contrôle vertical d'un maximum d'étages écologiques. Une même communauté cherche à posséder ou à contrôler des terres à plusieurs altitudes, parfois très éloignées les unes des autres, pour ne dépendre d'aucun marché. Du maïs en bas, des tubercules au milieu, des camélidés en haut, du poisson séché ou du piment obtenus par échange. C'est un archipel, pas un territoire d'un seul tenant.
Cette logique explique presque tout le reste : la réciprocité, la redistribution, la méfiance envers l'accumulation individuelle, et la solidité des communautés.
La réciprocité comme système
Trois mots suffisent, et il faut les tenir distincts.
L'ayllu est le groupe de familles lié par une ascendance commune, un territoire et un ancêtre tutélaire. Il a survécu à cinq siècles de recodages juridiques et existe aujourd'hui sous le nom de comunidad campesina.
L'ayni est la réciprocité symétrique entre personnes : tu m'aides à rentrer ma récolte, je viendrai t'aider à rentrer la tienne. La dette est personnelle et ne s'éteint pas en argent.
La minka est le travail collectif au bénéfice de tous : refaire un canal d'irrigation, un toit, un pont. Elle se rétribue en repas, en chicha, parfois en argent.
À ces trois notions s'ajoute une quatrième, qu'il faut nommer parce qu'elle est l'exact contraire : la mit'a, corvée obligatoire due au pouvoir, inca puis colonial. La mita minière de Potosí a tué. Confondre ayni et mita, c'est confondre une entraide et un travail forcé.
Une chose frappe les voyageurs attentifs : dans une communauté andine, celui qui a le plus n'est pas celui qui garde le plus. Il est celui qui doit financer la fête. Le prestige s'obtient en dépensant pour les autres, à travers le système des cargos, ces charges religieuses et civiles tournantes qui ruinent un homme pour un an et le grandissent pour dix.
Ce qui est sacré
La Pachamama et les apus
La Pachamama n'est pas une déesse à qui l'on adresse des prières. C'est la terre elle-même, entendue comme un être vivant avec qui l'on entretient une relation contractuelle. On lui doit quelque chose parce qu'on lui prend quelque chose.
D'où le pago a la tierra, ou despacho. Un maître de cérémonie, souvent appelé paqo ou altomisayoq, compose sur une feuille de papier un petit paquet d'offrandes : feuilles de coca choisies trois par trois, graisse de lama, graines, sucre, confettis, fils de laine, coquillages, parfois du vin. Le paquet est ensuite brûlé ou enterré. Le mois d'août est celui des grands paiements, parce que c'est le moment où la terre est réputée « ouverte », avant les semailles.
Les apus sont les esprits des montagnes. Ce ne sont pas des symboles : ce sont des personnes non humaines, avec un caractère, une hiérarchie, des préférences. L'Ausangate, le Salkantay, le Veronica, le Huascarán ont chacun leur réputation. Un muletier qui s'excuse auprès d'un col n'est pas superstitieux : il est poli.
Le christianisme par-dessus, et dessous
Le catholicisme péruvien est massivement syncrétique. Les évangélisateurs ont bâti leurs églises sur les temples, comme au Qoricancha de Cusco. Les communautés ont fait l'inverse : elles ont logé leurs entités dans les saints.
La Vierge et la Pachamama se recouvrent largement. Les croix plantées au sommet des cerros marquent des huacas antérieures. Les processions suivent parfois des lignes de ceques, ces axes rituels qui rayonnaient depuis Cusco.
Ce n'est pas de la superposition polie, c'est une fusion opérante. Une famille peut faire dire une messe le matin et un despacho l'après-midi, sans y voir la moindre contradiction.
Le calendrier
Le monde andin vit sur deux temps : le cycle agricole et le cycle des fêtes, qui n'en font qu'un.
Août ouvre l'année agricole avec les offrandes à la terre.
Février, en pleine saison des pluies, accueille les carnavals, le tinkuy, et à Puno la Fiesta de la Candelaria, inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité en 2014, avec environ 170 groupes et quelque 40 000 danseurs et musiciens.
Mai et juin sont les mois du gel, donc de la fabrication du chuño et de la moraya, et des grands pèlerinages. Le Qoyllur Rit'i, à plus de 4 700 mètres au pied du glacier du Sinakara, rassemble des dizaines de milliers de pèlerins avant la Fête-Dieu : c'est probablement le rituel andin le plus puissant qui se pratique encore, et l'un des plus exigeants physiquement.
Le 24 juin, solstice d'hiver austral, se tient l'Inti Raymi à Sacsayhuamán. Précision honnête : la cérémonie que vous verrez est une reconstitution moderne, créée en 1944 à partir des chroniques. Cela ne la disqualifie pas, cela la date.
Novembre enfin, avec la Toussaint, les repas partagés au cimetière, le pain façonné en forme d'enfant, les t'anta wawas, et le maintien d'une relation vivante avec les morts.
Le tissage, une écriture
Nous en parlons dans nos portraits, il faut y revenir ici pour une raison précise : dans les Andes, le textile a longtemps eu plus de valeur que le métal.
Les motifs, les pallay, ne sont pas décoratifs. Ils encodent des lieux, des lignages, des étapes de la vie. Une montera signale la communauté d'origine de celle qui la porte. Un chumpi, ceinture large, peut porter une structure calendaire. Sur l'île de Taquile, ce sont les hommes qui tricotent les chullos, dont la couleur indique le statut matrimonial, et les femmes qui filent, teignent et tissent au métier.
Les techniques sont préhispaniques : métier à sangle dorsale, fuseau pushka, teintures de cochenille, d'indigo, de chilca, de molle, de qolle.
En revanche, le vêtement lui-même, avec ses jupes amples, ses chapeaux et ses gilets brodés, est en grande partie d'origine coloniale, produit des réformes vestimentaires du vice-roi Toledo au XVIe siècle. Dire cela n'enlève rien : cela évite simplement de raconter n'importe quoi.
La table, la coca, la musique
La cuisine andine est une cuisine de conservation et d'altitude : chuño, moraya, charqui, chicha de jora, soupes épaisses, pachamanca cuite sous la terre avec des pierres brûlantes, huatia de saison des récoltes.
La feuille de coca n'est pas une drogue dans ce contexte. Elle est un usage social, un régulateur de la fatigue et de l'altitude, et surtout un outil rituel : on lit dans les feuilles, on les offre, on les partage. Trois feuilles disposées en éventail, le k'intu, constituent l'unité d'offrande. Sa culture et sa consommation traditionnelle sont légales au Pérou.
Mais elle ne se rapporte pas : la feuille de coca est un stupéfiant au regard du droit français et européen, y compris en sachets de mate ou en bonbons.
La musique enfin. La quena, flûte droite à encoche, la zampoña ou siku, dont les deux moitiés se jouent traditionnellement à deux personnes qui s'alternent, ce qui est de la réciprocité mise en musique, le charango, petit luth à cinq chœurs né de la rencontre avec la vihuela espagnole. Et les grands répertoires vivants : le huayno, l'huaylas, la morenada, la diablada.
Ce qu'il ne faut pas croire
Que le monde andin serait figé. Il ne l'est pas : 58,4 % des personnes qui se déclarent indigènes vivent en ville, il existe une pop et un rap en quechua, et les communautés utilisent WhatsApp pour organiser leurs faenas.
Que les Andins seraient « les descendants des Incas ». L'empire a duré un siècle. Les Quechuas et les Aymaras d'aujourd'hui héritent de cinq millénaires, pas d'une dynastie.
Que tout serait harmonie et sagesse ancestrale. Les communautés andines connaissent les conflits fonciers, l'émigration des jeunes, l'alcool, la violence domestique et la pression minière. Les romantiser est une autre manière de ne pas les voir.