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Les Péruviens

Un pays qui ne se laisse pas résumer.

Trente-quatre millions d'habitants. Quarante-huit langues indigènes vivantes, réparties en dix-neuf familles linguistiques. Cinquante-cinq peuples originaires reconnus, dont cinquante et un en Amazonie. Deux vagues migratoires asiatiques majeures, une histoire afro-descendante de cinq siècles, des colons tyroliens en pleine forêt centrale.

Le Pérou n'est pas un pays « indien » avec une capitale espagnole. C'est un pays de superpositions, où chaque strate est encore vivante et où personne n'a effacé personne, malgré les tentatives.

Une précaution avant de commencer, parce qu'elle conditionne la lecture de tous les chiffres qui suivent. Le Pérou a réalisé en 2025 son treizième recensement national, dont les résultats ont commencé à être diffusés en mai et juillet 2026. Les données de l'auto-identification ethnique ne sont pas une mesure « raciale » : elles enregistrent une déclaration subjective, la réponse à la question « par vos coutumes et vos ancêtres, vous sentez-vous ou vous considérez-vous comme… ». Cette réponse dépend du contexte social, de la formulation, et de la discrimination ambiante.

Voici ce que donne le recensement de 2025 : 61,8 % de metizos, 17,2 % de Quechuas, 9 % de Blancs, 6 % d'Afro-péruviens, 2 % d'Aymaras, 1,6 % de natifs d'Amazonie. Au total, 8 760 093 personnes, soit 26,8 % de la population recensée, se déclarent indigènes ou afro-péruviennes.

Et voici le point qu'il faut mentionner : l'auto-identification indigène a reculé entre 2017 et 2025, la baisse se concentrant sur les Quechuas, plus de 316 000 déclarations en moins. Deux lectures coexistent. Des facteurs sociologiques d'abord, renouvellement générationnel, migration urbaine, et surtout une discrimination qui dissuade de se déclarer. Une contestation méthodologique ensuite : l'ONAMIAP, la CAAAP et la Confédération nationale agraire ont dénoncé des territoires non atteints par les recenseurs et le maintien de la catégorie « mestizo » dans la liste de réponses.

Les Quechuas

La langue et ses branches

Environ 3,8 millions de personnes ont appris le quechua comme première langue. Le recensement 2025 dénombre 5 105 146 personnes parlant au moins une langue indigène, toutes langues confondues.

Mettez ce chiffre en perspective : le quechua était parlé par environ deux tiers des Péruviens en 1940, et par environ 60 % vers 1900. Le recul est massif, et il est le produit d'un siècle de politiques scolaires et de mépris social.

Le quechua n'est d'ailleurs pas une langue, c'est une famille linguistique. Le ministère de la Culture en retient quatre branches au Pérou : quechua amazonien, quechua du nord, quechua central et quechua du sud. Le quechua du sud, dans ses variantes Cusco-Collao et Ayacucho-Chanka, est le plus parlé et le plus visible touristiquement. Le quechua central, celui de l'Ancash, de Huánuco, de Junín et de Pasco, en est très différent, et l'intercompréhension avec le sud est faible ou nulle.

Statut officiel, avec la nuance qui s'impose. L'article 48 de la Constitution de 1993 dit exactement ceci : « Sont langues officielles le castillan et, dans les zones où elles prédominent, le quechua, l'aymara et les autres langues aborigènes, selon la loi. » Le castillan est donc officiel partout, les langues indigènes le sont dans leurs zones de prédominance. En 2018, le Tribunal constitutionnel a ordonné que dans les districts où une langue originaire prédomine, celle-ci soit instituée langue officielle aux côtés du castillan : quarante des quarante-huit langues sont concernées.

Ayllu, ayni, minka

Trois mots que vous entendrez, et qu'il vaut mieux ne pas confondre.

L'ayllu est l'unité sociale andine de base : un groupe de familles, vingt à cent selon les historiens, liées par une ascendance commune réelle ou mythique, partageant un territoire délimité et un ancêtre tutélaire. Il n'a pas disparu. Il a été juridiquement recodé, d'abord en « communauté indigène », puis, par la réforme agraire de 1969, en comunidad campesina, statut collectif toujours en vigueur aujourd'hui.

L'ayni est la réciprocité stricte entre personnes ou familles. Je viens t'aider aujourd'hui, tu viendras m'aider demain. La dette est symétrique, personnelle, et ne se paie pas en argent.

La minka est le travail collectif au bénéfice de la communauté ou d'un tiers : refaire un canal, un toit, un chemin. Elle se rétribue en nature, en repas ou en chicha.

À ne surtout pas confondre avec la mit'a, qui était une prestation de travail obligatoire due au pouvoir, inca puis colonial espagnol. La mita minière de Potosí a tué des dizaines de milliers d'hommes. Ce n'était pas un échange réciproque, c'était de l'exploitation.

Le textile, qui n'est pas une décoration

Le tissage andin est un système d'écriture visuelle. Les motifs, les pallay, portent du sens.

Les pièces : le poncho pour l'homme, la lliclla, châle de femme fermé par une épingle appelée tupu, le chumpi, ceinture large parfois calendaire, le chullo, bonnet à oreilles, la montera, chapeau dont la forme change de communauté en communauté et signale l'origine de celle qui le porte, le q'epi, le baluchon. Les techniques : métier à sangle dorsale, fuseau pushka, teintures naturelles à la cochenille, à l'indigo, à la chilca, au molle, au qolle.

Le Centro de Textiles Tradicionales del Cusco, créé en 1996, travaille avec dix associations de tisserands de la région, à Chinchero, Accha Alta, Acopia, Chahuaytire, Mahuaypampa, Patabamba, Pitumarca, Santa Cruz de Sallac, Huacatinco et Santo Tomás. Son musée, avenue El Sol, est gratuit.

Une nuance qu'il faut oser dire sans casser la magie : le « costume traditionnel andin » que vous verrez, jupes amples, chapeaux, gilets brodés, est très largement d'origine coloniale, résultat des réformes vestimentaires imposées par le vice-roi Toledo au XVIe siècle et de l'arrivée des tissus européens. Ce n'est pas un vêtement inca. Ce qui est authentiquement préhispanique, c'est la technique, la fibre et la grammaire des motifs. C'est déjà énorme.

Aujourd'hui, sans misérabilisme

58,4 % des personnes qui se déclarent indigènes vivent en ville. Ce seul chiffre suffit à démonter le cliché de l'indigène nécessairement paysan.

Il existe une classe moyenne quechuophone, des entrepreneurs, des universitaires, des journalistes, des élus. Le quechua est présent dans les médias, avec des journaux quotidiens sur TV Perú et Radio Nacional, dans la musique populaire, dans le rap et la pop. L'affichage bilingue et l'interprétariat progressent dans la justice et la santé, avec 205 interprètes officiellement enregistrés.

Ce qu'il ne faut pas cacher pour autant. L'éducation interculturelle bilingue est sous-financée : son budget est passé de 142 millions de soles en 2016 à 47,5 millions en 2024. Sur 72 701 postes d'enseignants en éducation bilingue, 28 % sont occupés par des personnes sans formation adéquate, dont environ 11 700 monolingues hispanophones. Entre 19,5 % et 21,6 % seulement des élèves indigènes fréquentent une école remplissant tous les critères.

La formule juste : les communautés andines ne sont ni des survivances figées ni des victimes. Ce sont des sociétés qui négocient une modernité à leurs conditions.

Les Aymaras

Un autre monde, pas un sous-groupe

Première chose à savoir : l'aymara n'appartient pas à la famille quechua. Il appartient à la famille aru. Ce sont deux familles distinctes, malgré un vocabulaire partagé considérable, produit d'un contact millénaire. Dire que les Aymaras sont un sous-groupe des Quechuas, ou l'inverse, est faux et vécu comme une négation.

450 010 personnes ont appris l'aymara dans l'enfance au Pérou. Environ 658 000 se déclarent aymaras au recensement de 2025, soit 2 % de la population. Le ministère de la Culture recense 650 localités aymaras.

Le territoire est Puno avant tout, sur la rive occidentale et méridionale du Titicaca, dans les provinces de Chucuito, El Collao, Yunguyo, Huancané, Puno et Moho, puis Moquegua et Tacna. Avec une forte migration vers Lima, Arequipa et Madre de Dios.

Une mémoire plus ancienne que Cusco

C'est le point qui structure tout. L'identité aymara ne s'ancre pas dans l'empire inca. Elle s'ancre dans Tiwanaku et dans les señoríos qui lui ont succédé, c'est-à-dire dans une histoire pré-inca, et dans le souvenir d'une soumission tardive à Cusco au XVe siècle.

Tiwanaku est en Bolivie, à une vingtaine de kilomètres au sud-est du lac, à 3 885 mètres. Fondée vers 110 de notre ère, apogée entre 375 et 700, entre 20 000 et 115 000 habitants selon les estimations, effondrement autour de l'an mil. Inscrite au patrimoine mondial en 2000. Sa désintégration a donné naissance aux royaumes aymaras : les Colla, les Lupaca dont la capitale était Chucuito, les Pacajes, dirigés par des mallkus.

Côté péruvien, ces royaumes ont laissé des tours funéraires que vous pouvez visiter : les chullpas de Sillustani, près de Hatuncolla, et celles de Cutimbo.

Le monde aymara est transfrontalier par nature. Le gros des locuteurs est en Bolivie, une minorité dans le nord du Chili. Autour du Titicaca et sur l'axe Desaguadero, Copacabana, La Paz, les circulations familiales, commerciales et rituelles sont quotidiennes.

La Candelaria

Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2014, la Fiesta de la Virgen de la Candelaria de Puno se déroule de début février à la mi-février. Environ 170 groupes en compétition, soit de l'ordre de 40 000 danseurs et musiciens.

Sa structure mérite d'être comprise : messe de l'aube, cérémonies ancestrales de purification, procession de l'image de la Vierge, concours régionaux avec le concurso de trajes de luces et le concurso de danzas autóctonas, messes d'adieu, concerts. La diablada et ses masques en sont l'emblème.

Elle réunit des communautés à la fois quechuas et aymaras, urbaines et rurales, et déclenche un retour massif de la diaspora. C'est l'un des plus grands rassemblements culturels d'Amérique du Sud, et c'est un rassemblement aymara.

Écologiquement enfin, le monde aymara est celui de l'altiplano, entre 3 800 et 4 000 mètres : élevage de camélidés, pomme de terre amère et chuño, quinoa, pêche lacustre. Le monde quechua couvre une gamme d'altitudes et d'écosystèmes beaucoup plus large.

Politiquement, le sud aymara a une tradition de mobilisation collective très forte. Puno a été l'épicentre de la répression meurtrière de janvier 2023.

Les Japonais du Pérou · les Nikkei

1899, le Sakura Maru

Le 3 avril 1899, le vapeur Sakura Maru accoste au port du Callao avec 790 immigrants japonais à bord, destinés aux haciendas sucrières de la côte. Le Pérou est le premier pays d'Amérique latine à recevoir une immigration japonaise contractuelle.

L'accord répond à une double contrainte. Le Japon de l'ère Meiji connaît une crise démographique et une paupérisation rurale. Le Pérou manque de bras pour la canne et le coton, après l'abolition de l'esclavage en 1854 et la fin du système des contrats chinois en 1874.

Les volumes suivent : plus de mille en 1903, environ 36 000 résidents japonais en 1936. Beaucoup quittent rapidement les haciendas pour le petit commerce urbain : barbiers, bazars, cafés, restaurants, blanchisseries.

Ce qu'on raconte moins

Les 13 et 14 mai 1940, un saccage anti-japonais ravage Lima et le Callao, sur fond de rumeurs xénophobes. Environ 620 ressortissants sont touchés, la moitié perd tout et doit rentrer au Japon.

Puis, entre 1942 et 1944, le gouvernement péruvien organise, en coordination avec Washington, la déportation de Japonais et de Péruviens d'origine japonaise vers des camps d'internement aux États-Unis. Près de 1 800 personnes venues du Pérou sont internées, l'écrasante majorité des quelque 2 200 Japonais latino-américains déportés. Les camps ont des noms : Santa Fe au Nouveau-Mexique, Kenedy, Seagoville, et surtout Crystal City au Texas, camp familial qui ne ferme qu'en 1948. Les biens de la communauté au Pérou sont confisqués ou liquidés.

Après la guerre, plus de 900 Japonais du Pérou sont expulsés vers le Japon. Le Pérou refuse le retour de presque tous les autres : pas plus de 80 ont pu rentrer. Une action collective devant la justice américaine a abouti à une lettre d'excuses et 5 000 dollars par interné, contre 20 000 dollars pour les Américains d'origine japonaise.

Aujourd'hui, l'Asociación Peruano Japonesa estime la communauté à environ 200 000 personnes sur six générations, deuxième d'Amérique du Sud après le Brésil. Notez l'écart avec l'auto-identification : seulement 22 534 personnes se sont déclarées nikkei au recensement de 2017. Les deux chiffres mesurent des choses différentes, l'ascendance d'un côté, le sentiment d'appartenance de l'autre.

Une précision, parce que le sujet est clivant au Pérou : la communauté nikkei n'est pas réductible à la famille Fujimori, et il serait malhonnête de mélanger une histoire migratoire et une histoire politique dans le même paragraphe.

La cuisine nikkei

C'est la rencontre de la technique japonaise, la découpe, le respect du produit, le dashi, le miso, le soja, et du garde-manger péruvien, l'ají amarillo, l'ají limo, le rocoto, le limón, le pisco, le poulpe.

Mitsuharu Tsumura en distingue trois âges. Les années 1950 : la cuisine de subsistance des immigrés dans de petites fondas, avec la figure de Minoru Kunigami et son restaurant La Buena Muerte. Les années 1970 : l'arrivée de Nobuyuki Matsuhisa, le futur Nobu, installé à Lima de 1973 à 1977, et de Toshiro Konishi, qui ouvrent ensemble le Matsuei. L'époque contemporaine enfin.

Humberto Sato fonde vers 1978 le Costanera 700, d'abord chez lui à San Miguel. Gastón Acurio le considère comme le pionnier de la cuisine nikkei. Il est mort en 2018.

Mitsuharu Tsumura, dit Micha, dirige Maido à Miraflores. En juin 2025, à Turin, Maido a été élu meilleur restaurant du monde au classement The World's 50 Best Restaurants. Fait notable pour 2026 : la cérémonie du classement se tiendra à Lima le 4 novembre 2026, pour la première fois en Amérique du Sud en vingt-quatre ans.

Les plats : le tiradito, découpe en sashimi sans oignon, arrosé de leche de tigre ou d'une sauce à l'ají ; le pulpo al olivo, créé par Rosita Yimura à partir d'un poulpe alors dédaigné, servi avec une mayonnaise d'olives de botija ; le maki acevichado ; la causa nikkei.

Les Chinois du Pérou · les Tusán

Cent mille hommes, 1849 à 1874

La loi d'immigration asiatique de 1849, dite Ley China, organise sous Ramón Castilla le recrutement massif de travailleurs sous contrat. Environ 100 000 Chinois arrivent entre 1849 et 1874, à 95 % cantonais, quasi exclusivement des hommes jeunes, embarqués à Macao, Hong Kong et Canton pour une traversée d'environ quatre mois.

Les contrats courent sur huit, dix ou quatorze ans, mais un système de dettes alimentaires prolonge l'engagement au-delà du terme. Trois secteurs les absorbent : les haciendas de canne et de coton, l'extraction du guano sur les îles Chincha, et la construction du chemin de fer central.

Les conditions relèvent de la semi-servitude. La mortalité en mer est élevée, par mauvais traitements, sous-alimentation et suicides. Le flux cesse en 1874 après intervention diplomatique chinoise.

Un mot sur le vocabulaire : le terme coolie est un mot d'époque, colonial et péjoratif. Nous préférons parler de travailleurs sous contrat en conditions de servitude.

Le quartier et le mot

Quand les affranchis des haciendas s'installent en ville dans les années 1860 et 1870, ils ouvrent des fondas autour de la calle Capón, de son nom officiel jirón Ucayali, près du Mercado Central de Lima. C'est l'un des plus anciens quartiers chinois des Amériques. L'arche a été offerte par la communauté en 1971. Le Kuong Tong est reconnu comme le premier chifa.

Le mot chifa vient du cantonais sik faan, « manger du riz ». Il s'impose à Lima dans les années 1930. De même chaufa vient de caau faan, riz sauté. Et tusán vient du chinois tǔshēng, « né sur place ».

Combien sont-ils, et pourquoi la question est piégée

Les estimations académiques évoquent 2,7 à 3,1 millions de Péruviens d'ascendance chinoise, soit environ 10 % de la population. Le recensement de 2017 n'en compte que 14 307 se déclarant tusán. L'écart est d'un ordre de grandeur.

Il s'explique : les grandes estimations reposent sur l'ascendance lointaine, six générations, avec adoption des patronymes espagnols des anciens patrons ; l'auto-identification censitaire mesure un sentiment d'appartenance actuel. La formule honnête est donc : plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions de Péruviens revendiquent une ascendance chinoise, selon la définition retenue.

Le chifa dans la vie réelle

Ce n'est pas une curiosité, c'est un pan de l'alimentation quotidienne. Une étude de cabinet reprise en juillet 2026 avance environ 25 000 chifas au niveau national, pour un chiffre d'affaires d'environ 5 milliards de soles, contre environ 13 000 pollerías. Le ticket moyen y est d'environ 20 soles. Environ 85 % sont de petits établissements de quartier ; les chaînes pèsent moins de 10 % du marché.

Les plats : arroz chaufa, riz sauté au wok avec œuf, ciboule, sillao, viande ou fruits de mer, décliné en version amazonienne ou aux fruits de mer ; tallarín saltado ; wantán frit ou en soupe ; aeropuerto, mélange de chaufa et de tallarín ; kam lu wantán ; pollo chi jau kay.

Et surtout le lomo saltado, qui est le meilleur exemple pédagogique de tout ce chapitre. Ce plat considéré comme le sommet de la cuisine créole péruvienne est né de la technique chinoise du saut au wok, attesté dès la fin du XIXe siècle. Bœuf, oignon rouge en quartiers, tomate, ají amarillo, vinaigre, sillao, parfois du pisco pour flamber, servi avec des frites et du riz blanc. Le mot saltado vient d'ailleurs du français « sauté ».

Le sillao, le kion (gingembre), la ciboule chinoise et le wok sont entrés dans la cuisine domestique de tout le pays. Un foyer péruvien qui n'a jamais mis les pieds dans un chifa cuisine chinois sans le savoir.

Les autres

Les Afro-péruviens

Présents dès la conquête : le premier Africain documenté arrive en 1527, et Pizarro embarque des Africains dans sa troupe. Environ 95 000 personnes ont été déportées vers le Pérou au fil de la traite, le dernier contingent arrivant en 1850.

L'abolition est proclamée par Ramón Castilla le 3 décembre 1854 à Huancayo. 25 505 esclaves sont affranchis, l'État indemnisant les propriétaires à hauteur de 300 pesos par personne, sur la rente du guano. Le 4 juin est aujourd'hui la Journée de la culture afro-péruvienne.

Le poids démographique est passé de 3,6 % au recensement de 2017 à 6 % en 2025, soit 1 976 396 personnes. Ce doublement traduit un changement d'auto-déclaration plus qu'une évolution démographique : il faut le dire comme tel.

Contrairement au cliché, la première région afro-péruvienne en effectifs n'est pas Ica mais Piura, avec 21,6 %, devant La Libertad et Cajamarca. Foyers historiques : Yapatera à Piura, Zaña à Lambayeque, et sur la côte sud-centrale Chincha et son district d'El Carmen, Cañete, Pisco, Nazca, Lima et Callao.

El Carmen est le cœur symbolique de la musique afro-péruvienne, berceau de la famille Ballumbrosio, avec ses grandes fêtes de la Navidad Negra du 24 décembre au 6 janvier, où se dansent le hatajo de negritos et la danza de pallas, inscrits au patrimoine culturel de la Nation.

Le cajón mérite un paragraphe. Caisse de bois percée d'un orifice circulaire, jouée assis à mains nues, il est né de la créativité d'esclaves privés d'instruments. Il a été perfectionné au XXe siècle, notamment par Porfirio Vásquez. Il est aujourd'hui patrimoine culturel de la Nation, avec sa journée nationale le 2 août. Et il a conquis le flamenco : Paco de Lucía l'a introduit en Espagne en 1977 après un séjour à Lima, où Caitro Soto lui en avait offert un.

Trois noms à retenir. Nicomedes Santa Cruz (1925-1992), poète et décimiste, artisan majeur de la revalorisation de la culture afro-péruvienne. Sa sœur Victoria Santa Cruz (1922-2014), chorégraphe, autrice du poème-performance « Me gritaron negra », texte de référence sur le racisme au Pérou. Et Susana Baca, née en 1944 à Chorrillos, révélée par la compilation The Soul of Black Peru en 1995, trois fois lauréate d'un Latin Grammy, et ministre de la Culture en 2011.

Les genres : festejo, landó, zamacueca, panalivio, son de los diablos, alcatraz. Les instruments : cajón, cajita, quijada de burro, checo, guitare.

Les Italiens

Vague marchande au début du XIXe siècle depuis la Ligurie et Gênes, forte croissance pendant l'ère du guano avec près de 10 000 Italiens en 1876, pic d'environ 16 000 résidents entre 1901 et 1906. Origines ensuite plus méridionales, Basilicate et Sicile, et vénètes.

Leur marque sur l'alimentation urbaine péruvienne est profonde : les pâtes, le panetón de Noël devenu une institution nationale, les glaces, les épiceries appelées bodegas. Deux figures : Antonio Raimondi, naturaliste et géographe, qui a donné son nom à la Puya raimondii, et Claudio Rebagliati, qui a harmonisé l'hymne national. Le Museo de Arte Italiano de Lima a été offert au Pérou par la colonie italienne en 1921.

Les Austro-Allemands de Pozuzo et Oxapampa

Partis d'Europe en 1857, arrivés dans la vallée du Pozuzo en 1859 après une traversée et une marche d'approche particulièrement meurtrières. Environ 170 colons, originaires principalement du Tyrol et de zones prussiennes ou rhénanes, sous contrat avec le gouvernement de Ramón Castilla.

Pozuzo est fondée en 1859, Oxapampa en 1891 par des descendants, puis Villa Rica, devenue la capitale du café péruvien. L'héritage est visible : toits pentus et pans de bois, strudel, saucisses, produits laitiers, musique, patronymes germaniques.

Une honnêteté nécessaire : après plus de cent soixante ans, il s'agit d'une identité métissée avec les mondes andin et amazonien, les Yanesha étant le peuple indigène de cette zone. Ce n'est pas un village bavarois conservé sous cloche.

Les peuples amazoniens

Cinquante et un peuples reconnus, environ 509 000 personnes se déclarant indigènes amazoniennes.

L'asháninka est la langue amazonienne la plus parlée du pays : 118 277 personnes dans les localités du peuple, 405 communautés natives reconnues, présentes à Junín, en Ucayali, à Pasco, Cusco, Huánuco et Ayacucho. Les Asháninka ont été parmi les plus durement frappés par le conflit armé interne, avec des déplacements massifs, de la servitude et des massacres dans les vallées de l'Ene et du Tambo.

Les Shipibo-Konibo, environ 33 000 personnes en Ucayali principalement, sont issus de la fusion de trois groupes. Leur art géométrique, le kené, produit majoritairement par les femmes sur textile, céramique et bois, a été déclaré patrimoine culturel de la Nation en 2008. Il existe une forte diaspora urbaine à Pucallpa et dans le quartier de Cantagallo à Lima.

Les Awajún (plus de 70 000 personnes) et les Wampis (près de 12 000), qui forment l'ensemble jíbaro, ont une longue histoire de défense territoriale. Les termes anciens « aguaruna » et « huambisa » sont à éviter. En 2015, les Wampis ont proclamé le Gouvernement territorial autonome de la nation Wampis, première expérience de ce type au Pérou.

Les Bora et les Murui-Muinanɨ sont d'anciennes victimes de la période du caoutchouc et de la Casa Arana, sur le Putumayo entre 1900 et 1930 : déplacements forcés, esclavage, effondrement démographique. Leur manguaré, tambour de communication en acajou, portait les messages jusqu'à trente-deux kilomètres.

Les Yagua sont très exposés au tourisme de Loreto depuis les années 1950, avec des démonstrations d'artisanat, de sarbacane et des jupes de fibre de palme. Point de vigilance que nous assumons : ces mises en scène sont souvent découplées de la vie quotidienne réelle. Le dire vaut mieux que de laisser croire à une immersion.

Les Matsigenka cohabitent avec le parc national du Manu et la réserve territoriale Kugapakori, Nahua, Nanti, où seules les activités de subsistance sont autorisées et où vivent des familles en isolement.

Les peuples en isolement volontaire

À savoir avant d'y aller

Ils existent, ils sont protégés par la loi 28736 de 2006, et il faut en parler pour une seule raison : pour dire qu'on ne les approche pas.

Le ministère de la Culture reconnaît 25 peuples en situation d'isolement ou de contact initial, la Defensoría del Pueblo en compte 20 selon une autre méthode. La population est estimée à environ 4 900 personnes en isolement et 2 100 en contact initial, soit de l'ordre de 7 000 personnes. Ce sont des estimations indirectes, par indices et témoignages, pas des dénombrements.

Huit réserves ont été créées, pour plus de 3,1 millions d'hectares, à Madre de Dios, en Ucayali, à Cusco, Loreto, Junín et Huánuco. Elles sont menacées par les économies illicites, l'exploitation forestière illégale, l'orpaillage, les projets routiers, et par des propositions de loi visant à nier leur existence même.

Notre position est sans ambiguïté : aucun contact, aucune approche, aucune excursion vendue « à la rencontre » de ces peuples. Tout contact est illégal, et potentiellement létal du fait de leur vulnérabilité immunitaire.

Les Uros

Il faut en parler avec précision, parce que c'est la visite la plus vendue et la plus mal racontée du Pérou.

681 personnes se sont auto-identifiées comme Uro au recensement de 2017 ; le ministère de la Culture estime la population du peuple à environ 589 personnes. Sans commune mesure avec le nombre de visiteurs annuels.

Leur langue, l'uro, est éteinte. Le ministère de la Culture écrit explicitement que le peuple ne parle plus sa langue d'origine depuis près d'un siècle. Aujourd'hui, la langue maternelle dominante des Uros est l'aymara, suivie du quechua et du castillan.

Il ne faut donc pas dire que les Uros parlent leur langue ancestrale, ni qu'ils sont un peuple pré-inca resté intact.

Il ne faut pas non plus présenter les îles flottantes comme un habitat immuable et coupé du monde. La majorité des îles visitées se trouvent dans un secteur proche de Puno ; de nombreuses familles disposent d'un logement sur le continent, y scolarisent leurs enfants, utilisent panneaux solaires, télévision et moteurs hors-bord.

Il ne faut pas davantage présenter le tourisme comme une agression pure : il est la principale ressource économique du groupe, et certaines familles le gèrent elles-mêmes. Le vrai enjeu est la répartition des revenus entre les familles, les opérateurs de Puno et les intermédiaires, ainsi que la pollution de la baie de Puno, qui affecte directement la totora et la pêche.

En 2013, les savoirs ancestraux des Uros relatifs à la gestion de la totora ont été déclarés patrimoine culturel de la Nation. C'est cela qu'il faut regarder.

Et il existe un contrepoint simple : Taquile, île quechuaphone en pleine région aymara, environ 2 200 habitants, tourisme communautaire autogéré depuis les années 1970, avec hébergement chez l'habitant, transport et restaurants contrôlés localement. Son art textile est reconnu par l'UNESCO. La division du travail y est nette : les hommes tricotent les chullos, dont le motif et la couleur indiquent le statut matrimonial et la fonction, les femmes filent, teignent et tissent au métier, notamment les chumpis à motifs calendaires. Ajoutez Amantaní et la rive aymara, Llachón, Luquina, Ccotos, Anapia.

Vocabulaire · ce qu'on ne dit pas

Le mot « indien », comme indio en espagnol du Pérou, est une insulte raciale d'usage courant. Pas un descripteur neutre. Il n'a sa place ni dans une brochure, ni sur un site, ni dans un briefing de guide, ni dans une conversation.

Les termes corrects sont : peuples autochtones, peuples indigènes, populations andines ou amazoniennes. Mieux encore, le nom du peuple concerné : quechua, aymara, asháninka, shipibo-konibo, awajún.

Les mots nativo et campesino existent dans la nomenclature juridique péruvienne, comunidad nativa pour l'Amazonie, comunidad campesina pour les Andes. Ce sont des catégories administratives issues de la réforme agraire de 1969, pas des ethnonymes.

Le mot cholo est ambivalent : injure raciale dans certains contextes, marqueur affectueux ou revendiqué dans d'autres. Un visiteur étranger ne l'emploie jamais.

Dernier point pratique : les personnes en costume qui posent avec des lamas sur la Plaza de Armas de Cusco exercent une activité rémunérée. On demande l'autorisation, et on rétribue.

Sources principales : INEI (Censos Nacionales 2025 et 2017), Ministerio de Cultura et Base de Datos de Pueblos Indígenas u Originarios, Constitution péruvienne article 48, Tribunal constitutionnel (arrêt de 2018), Asociación Peruano Japonesa, Centro de Textiles Tradicionales del Cusco, UNESCO, Defensoría del Pueblo, ONAMIAP, CAAAP, Confederación Nacional Agraria, DAR, The World's 50 Best Restaurants.
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