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Histoire du Pérou

Cinq mille ans en quatre chapitres : les civilisations pré-incas, l'empire inca, la conquête de Pizarro, le Pérou contemporain.

Cinq mille ans, pas un siècle

Il faut commencer par corriger une perspective. Dans l'imaginaire européen, « Pérou » veut dire « Incas ». Or l'empire inca a duré environ un siècle, de 1438 à 1533 selon la chronologie traditionnelle. Un siècle sur cinq mille ans d'histoire andine.

Quand Pachacútec lance son expansion, Caral est déjà en ruine depuis trois mille ans. Chavín de Huántar a cessé d'attirer des pèlerins depuis plus de dix-sept siècles. Les orfèvres moche sont morts depuis six cents ans. Les Incas héritent d'un monde déjà ancien, dont ils ont su capter les techniques, les routes et les dieux.

C'est cette profondeur que nous voulons vous faire toucher. Elle est la vraie raison pour laquelle le Pérou ne se visite pas en une semaine.

1. Avant les Incas

Caral, la plus ancienne cité des Amériques

Dans la vallée de Supe, à deux cents kilomètres au nord de Lima, six pyramides et des places circulaires en contrebas datent de 3000 à 1800 avant notre ère. C'est-à-dire l'époque des premières pyramides d'Égypte et des cités sumériennes.

Caral est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2009. Les fouilles sont dirigées depuis le milieu des années 1990 par l'archéologue Ruth Shady, dont le travail a bouleversé la chronologie américaine.

Nouveauté à connaître : Peñico, site de la même civilisation dans la province de Huaura, daté de 1800 à 1500 avant notre ère, a été ouvert au public en juillet 2025 après huit ans de recherche et de restauration. Dix-huit structures dégagées, dont une qui a livré des pututus, ces trompettes en coquillage. Les archéologues y lisent un carrefour d'échanges entre les Andes, l'Amazonie et la côte, contemporain du déclin de Caral.

Un débat subsiste, honnêtement : le statut de plus ancienne civilisation des Amériques est admis, mais l'ampleur de la complexité étatique de Caral, État ou chefferie, reste discutée.

Chavín, le premier grand sanctuaire

Entre 1500 et 300 avant notre ère, avec un apogée entre 900 et 500, Chavín de Huántar, dans l'Ancash, attire des pèlerins de tout l'espace andin. Ce n'est pas une capitale politique, c'est un centre cérémoniel.

Son originalité tient à ses galeries souterraines, avec un réseau de conduits et de drains que l'UNESCO qualifie de sans précédent en Amérique du Sud. On y descend vers le Lanzón, monolithe de granit de quatre mètres et demi, dans une obscurité totale. La Stèle Raimondi et l'Obélisque Tello en proviennent. Le site est inscrit à l'UNESCO depuis 1985.

Paracas, les tisserands et les trépaneurs

Entre 800 et 100 avant notre ère, sur la côte d'Ica. Les campagnes de Julio C. Tello dans les années 1920 ont révélé deux ensembles funéraires : Paracas Cavernas, tombes-puits du Cerro Colorado, et la nécropole de Wari Kayan, avec ses centaines de fardos, ces ballots funéraires.

Les textiles de Paracas comptent parmi les plus fins jamais produits par les sociétés andines précolombiennes. Coton et fibres de camélidés, tissage sur métier à sangle dorsale.

Les Paracas pratiquaient aussi les plus anciennes trépanations crâniennes des Amériques, par grattage lithique et perforation, probablement pour traiter les fractures avec enfoncement. Le taux de survie à long terme, repérable à la cicatrisation osseuse, est estimé à environ 40 %. La déformation crânienne intentionnelle était par ailleurs répandue.

À signaler : la Suède restitue progressivement au Pérou des textiles Paracas sortis illégalement du pays dans les années 1930.

Nazca, et ce que l'intelligence artificielle vient d'y trouver

Entre 100 avant notre ère et 800 de notre ère. Les lignes et géoglyphes de Nasca et Palpa sont inscrits à l'UNESCO depuis 1994.

Une découverte majeure a été publiée dans la revue PNAS en septembre 2024. Une équipe de l'université de Yamagata, associée à IBM Research, a passé l'imagerie aérienne haute résolution dans un modèle de détection par intelligence artificielle. Résultat : 303 nouveaux géoglyphes figuratifs identifiés, ce qui double presque le corpus connu.

L'étude établit une distinction entre deux types. Les géoglyphes en relief, petits, situés en bord de sentier, représentant des sujets humains et domestiques, faits pour une lecture individuelle. Et les géoglyphes linéaires, grands, représentant des animaux sauvages, liés aux réseaux rituels communautaires. L'argument penche vers une fonction rituelle et de communication, non vers l'astronomie au sens où l'entendait Maria Reiche.

Un dossier pas clos

En mai 2025, le ministère de la Culture a réduit de 42 % la superficie de la réserve archéologique de Nasca, dans un contexte de pression de l'exploitation minière informelle et illégale. Après un tollé des archéologues et une enquête de presse, le ministère a annulé sa résolution le 8 juin 2025. Il serait malhonnête de présenter le site comme protégé sans difficulté.

Les aqueducs de Cantalloc, ces galeries filtrantes souterraines avec leurs puits d'accès en spirale, méritent une nuance de la même nature. Environ quarante-trois de ces puquios fonctionnaient encore vers l'an 2000. Leur datation est débattue entre une hypothèse coloniale et une hypothèse préhispanique. Le consensus dominant depuis les années 2010 penche pour une origine Nasca moyen, vers 500 de notre ère, avec des réfections espagnoles puis républicaines.

Les Moche, l'or et le sang

Entre 100 et 800 sur la côte nord. Huacas del Sol y de la Luna, El Brujo, Sipán, Pañamarca.

Un point de vocabulaire d'abord : les Moche n'ont probablement pas formé un État unifié. La lecture dominante distingue aujourd'hui un Moche du Sud, dans les vallées de Moche et Chicama, et un Moche du Nord, à Piura, Lambayeque et Jequetepeque, politiquement autonomes et partageant une culture commune. Éviter le mot « empire moche ».

Juillet 1987, Huaca Rajada, Lambayeque. L'équipe de Walter Alva intercepte un pillage et met au jour la sépulture du Seigneur de Sipán. C'est la première sépulture royale précolombienne péruvienne retrouvée intacte et non pillée. Environ six cents objets dans la tombe principale, un personnage daté d'environ 250 de notre ère. Le Museo Tumbas Reales de Sipán, inauguré à Lambayeque en 2002, en conserve plus de deux mille pièces.

Puis, en 2005, à Huaca Cao Viejo dans le complexe El Brujo, Régulo Franco Jordán dégage la momie d'une femme de vingt à vingt-cinq ans, un mètre quarante-cinq, tatouée de serpents, d'araignées, de crocodiles, de singes, de félins, d'abeilles et de papillons. La Dame de Cao, datée d'environ 400. Sa portée est considérable : elle renverse l'idée que seuls des hommes exerçaient le pouvoir dans le Pérou ancien.

Le déclin moche est associé à des événements climatiques entre 563 et 594, possiblement un super El Niño, avec alternance d'inondations et de sécheresses.

Wari, Tiwanaku, Sicán, Chimú, Chachapoyas

Les Wari, entre 600 et 1000, depuis leur capitale près d'Ayacucho, mettent en place le premier grand système d'administration territoriale andin : architecture orthogonale standardisée, centres provinciaux à Pikillacta près de Cusco, à Viracochapampa, à Cerro Baúl, et un réseau routier précurseur du Qhapaq Ñan. Les Incas hériteront de tout cela.

Tiwanaku, en Bolivie, se développe en parallèle. Akapana, Kalasasaya, la Porte du Soleil, Pumapunku dont le bloc le plus lourd est estimé à 131 tonnes. Effondrement vers l'an mil, probablement lié à une sécheresse prolongée. Inscrite à l'UNESCO en 2000.

La culture Lambayeque, dite aussi Sicán du nom que lui a donné l'archéologue japonais Izumi Shimada, se déploie entre 750 et 1375 : métallurgie du cuivre arsenical, tumi cérémoniel, réseaux d'échange jusqu'en Équateur, en Colombie et au Chili, capitale déplacée à Túcume dans sa phase tardive.

Les Chimú, successeurs des Moche, bâtissent Chan Chan, la plus grande ville en architecture de terre de l'Amérique précolombienne : 1 414 hectares classés, neuf citadelles-palais autonomes, un contrôle s'étendant sur environ mille kilomètres de littoral. Ils sont conquis par les Incas dans les années 1470.

Chan Chan, un patrimoine en péril

Chan Chan est inscrite à l'UNESCO depuis 1986, et inscrite le même jour sur la Liste du patrimoine mondial en péril, où elle figure toujours en 2026. Pluies extrêmes liées à El Niño, occupations illégales, expansion urbaine. Nous préférons vous le dire que le passer sous silence.

Les Chachapoyas enfin, les « guerriers des nuages », dans la forêt de nuages du haut Utcubamba : sarcophages de Karajía, mausolées de Revash, lagune des Condors, et surtout Kuélap. Occupation dès le Ve siècle, majorité des structures bâties entre 900 et 1100, une enceinte de 584 mètres de long, environ six hectares, 421 structures dont toutes sauf cinq sont circulaires, des murailles atteignant dix-neuf mètres.

Une information pratique importante : Kuélap a subi un effondrement de sa muraille sud en avril 2022 et a été fermé, puis rouvert partiellement en août 2023. La muraille sud a rouvert le 11 juin 2026, après près de quatre ans de travaux. Le téléphérique, inauguré en 2017, est en service, avec quatre kilomètres de parcours et une vingtaine de minutes de trajet depuis Nuevo Tingo. Capacité du site : 864 visiteurs par jour, fermé le lundi.

2. Les Incas

Deux mythes et une dynastie

Les chroniques rapportent deux récits de fondation, dont aucun n'est historique au sens strict. Manco Cápac et Mama Ocllo émergeant du lac Titicaca, envoyés par Inti, fondant Cusco là où le bâton d'or s'enfonce dans la terre. Et les frères Ayar, sortis des grottes de Pacaritambo, s'éliminant successivement jusqu'à ce que Manco reste seul.

La chronologie dynastique traditionnelle, dite de Rowe, établie en 1945 à partir des chroniques espagnoles, place le début de l'expansion en 1438, avec Pachacútec Inca Yupanqui, vainqueur des Chancas et refondateur de Cusco. Lui succèdent Túpac Inca Yupanqui de 1471 à 1493, qui conquiert le Chimor et pousse au sud jusqu'au fleuve Maule, puis Huayna Cápac jusqu'en 1525 ou 1527, sous qui l'empire atteint son extension maximale.

Cette chronologie est une convention, pas une donnée. L'archéologie la conteste. En août 2021, une étude publiée dans la revue Antiquity par Burger, Salazar, Nesbitt, Washburn et Fehren-Schmitz a livré la première grande série de datations au radiocarbone de Machu Picchu, à partir d'ossements et de dents de quatre cimetières. Résultat : une occupation de 1420 à 1532 environ, soit un début environ deux décennies avant ce que suppose l'attribution textuelle à Pachacútec. Les huit premiers souverains, eux, sont largement considérés comme légendaires ou semi-légendaires.

Le Tahuantinsuyo

Tawantinsuyu signifie « les quatre régions réunies ». Elles convergent à Cusco : le Chinchaysuyu au nord-ouest, le plus peuplé ; l'Antisuyu au nord-est, amazonien, le moins densément occupé ; le Kuntisuyu au sud-ouest, le plus petit ; le Qullasuyu au sud-est, le plus vaste.

Le territoire couvre le Pérou, l'Équateur occidental, la Bolivie, le nord-ouest argentin, le sud de la Colombie et une grande partie du Chili. Les estimations de superficie vont d'environ 1,8 à 2 millions de kilomètres carrés, celles de population de 6 à 14 millions d'habitants. Ce sont des fourchettes, et il faut les présenter comme telles.

Comment cela tenait

Sans monnaie, sans marché, sans écriture alphabétique, sans roue et sans animal de trait puissant. C'est le point le plus fascinant.

La mit'a remplace l'impôt : chaque communauté doit à l'État un travail rotatif, construction, agriculture, service militaire, textile. En échange, l'État redistribue en cas de disette.

Le quipu, ensemble de cordelettes nouées en système décimal, tient la comptabilité et les archives. Les quipus narratifs ne sont toujours pas déchiffrés.

Les chasquis, coureurs-relais, portent les messages le long des routes.

Le Qhapaq Ñan, inscrit à l'UNESCO en 2014 comme bien transnational porté par six pays, totalise plus de 30 000 kilomètres. Le bien classé comprend 137 zones composantes et 308 sites archéologiques associés. Il relie des sommets de plus de 6 000 mètres à la côte, à travers forêts tropicales, vallées et déserts.

Les tambos, relais-gîtes espacés d'environ une journée de marche, et les colcas, entrepôts d'État alignés sur les versants ventilés, complètent le dispositif.

Ce que vous verrez

Machu Picchu, inscrit à l'UNESCO en 1983 comme bien mixte, à 2 430 mètres. L'interprétation dominante aujourd'hui n'est ni la cité perdue ni le couvent des vierges du Soleil : c'est une résidence royale, une llaqta de Pachacútec. Hiram Bingham l'a signalé au monde en 1911, mais le site était connu localement et avait déjà été visité.

Sacsayhuamán, au-dessus de Cusco, avec ses murailles en zigzag à blocs cyclopéens de plusieurs centaines de tonnes.

Ollantaytambo, dans la Vallée Sacrée : un temple du Soleil inachevé aux six monolithes de porphyre rose amenés de la carrière de Kachiqhata, des terrasses, et une ville inca à trame orthogonale toujours habitée.

Choquequirao, dans la vallée de l'Apurímac, avec ses terrasses ornées de lamas de pierre blanche. Deux jours de marche minimum à l'aller, d'où sa fréquentation dérisoire. Un projet de téléphérique existe depuis des années : cinq soumissionnaires étaient enregistrés en avril 2026, l'adjudication a été annoncée puis repoussée à plusieurs reprises. Rien n'est adjugé à ce jour. Nous ne promettons rien.

Les dieux et la fracture

Inti, le soleil, ancêtre divin du Sapa Inca. Viracocha, le créateur. Pachamama, la terre-mère. Illapa, la foudre. Mama Killa, la lune.

Les huacas sont des lieux, objets ou êtres chargés de sacralité, organisés autour de Cusco selon le système des ceques, quarante et une lignes rayonnantes reliant plus de trois cents huacas, relevé par le chroniqueur Bernabé Cobo.

Le Qoricancha, temple du Soleil de Cusco, était revêtu de plaques d'or et prolongé par un jardin d'or et d'argent. Les Espagnols l'ont démantelé et ont bâti le couvent de Santo Domingo par-dessus. Les séismes de 1650 et surtout de 1950 ont fait réapparaître les murs incas sous la maçonnerie coloniale. C'est l'une des images les plus parlantes du Pérou : la pierre inca a tenu, le mur espagnol est tombé.

Reste la fracture. À la mort de Huayna Cápac, vers 1525-1527, probablement emporté par une épidémie venue d'Amérique centrale avant même l'arrivée physique des Espagnols, et à celle de son héritier désigné, l'empire se déchire. Huáscar est couronné à Cusco, Atahualpa tient le nord depuis Quito avec l'armée vétérane de son père et les généraux Quizquiz, Chalcuchímac et Rumiñahui. La bataille de Quipaipán, en avril 1532, donne la victoire à Atahualpa. Huáscar est capturé, Cusco prise, son lignage massacré.

Pizarro débarque à ce moment précis. C'est la clé de tout ce qui suit.

3. Pizarro et la conquête

Trois voyages et une ligne dans le sable

Le premier voyage, de 1524 à 1526, est un échec. Le deuxième, de 1526 à 1528, apporte la première preuve tangible : le pilote Bartolomé Ruiz franchit l'équateur et capture un radeau tumbésien chargé de métaux et de textiles.

C'est de ce voyage que date l'épisode de l'île du Coq, fin septembre 1526. Pizarro trace une ligne dans le sable et dit, en substance : de ce côté-ci on va à Panama, être pauvre ; de celui-là au Pérou, être riche. Treize hommes la franchissent. Ils entreront dans l'histoire espagnole sous le nom des Trece de la Fama.

La Capitulación de Toledo, signée le 26 juillet 1529 par l'impératrice Isabelle de Portugal au nom de Charles Quint, fait de Pizarro le gouverneur et capitaine général à vie de la province du Pérou, avec le droit de distribuer des encomiendas et 725 000 maravédis par an. Son associé Diego de Almagro n'obtient que le gouvernement de la forteresse de Tumbes, le titre d'hidalgo et 5 000 maravédis.

Cette inégalité est la racine directe des guerres civiles qui déchireront les vainqueurs dix ans plus tard.

Cajamarca, 16 novembre 1532

Environ 180 Espagnols, dont 62 cavaliers, 12 arquebusiers et quatre pièces d'artillerie. En face, une armée inca estimée à environ 80 000 hommes, stationnée hors de la ville, et cinq à sept mille personnes accompagnant Atahualpa sur la place, largement désarmées.

Le dominicain Vicente de Valverde somme Atahualpa d'accepter le christianisme et Charles Quint. Le rejet du bréviaire déclenche l'embuscade. Plusieurs milliers de conseillers, de commandants et de suivants sont massacrés. Les pertes espagnoles vont de zéro à cinq selon les sources. Atahualpa est capturé.

Il propose alors de remplir une salle d'environ 6,7 mètres sur 5,2, jusqu'à 2,4 mètres de haut, une fois d'or et deux fois d'argent, en deux mois. Le Cuarto del Rescate se visite à Cajamarca. La rançon est payée.

Atahualpa est exécuté par garrot le 26 juillet 1533, après avoir été baptisé sous le nom de Francisco. Le bûcher lui avait été promis ; la conversion l'a commué en garrot, parce que le feu aurait empêché la momification. Certaines sources anciennes donnent le 29 août : les recherches ultérieures ont établi que cette version est incorrecte.

Cusco, Lima, Vilcabamba

Cusco est prise le 15 novembre 1533. Manco Inca, demi-frère de Huáscar, est installé comme Inca fantoche.

Lima est fondée le 18 janvier 1535, sous le nom de Ciudad de los Reyes, sur la vallée du Rímac, pour la proximité du port du Callao. C'est le geste fondateur du déplacement du centre de gravité du pays des Andes vers la côte, dont le Pérou vit encore les conséquences.

Manco Inca se soulève en 1536 et assiège Cusco pendant environ dix mois avec des dizaines de milliers d'hommes. La ville brûle. Les Espagnols retranchés reprennent Sacsayhuamán, où Juan Pizarro trouve la mort. Manco se replie sur Ollantaytambo, où il inflige aux Espagnols, en janvier 1537, leur seule défaite en rase campagne de toute la conquête, en inondant la plaine.

Il fonde ensuite l'État néo-inca de Vilcabamba, qui survit trente-cinq ans : Manco Inca jusqu'en 1544, assassiné par des Almagristes réfugiés, Sayri Túpac, Titu Cusi Yupanqui, et enfin Túpac Amaru I.

Le vice-roi Francisco de Toledo déclare la guerre le 14 avril 1572. Le 24 juin, les Espagnols entrent dans une Vilcabamba déserte et détruite. Túpac Amaru est capturé dans la forêt, ramené à Cusco et décapité sur la Plaza de Armas en septembre 1572. C'est la fin de la souveraineté inca.

Les vainqueurs s'entretuent

Almagro, frustré par un Chili sans or, s'empare de Cusco. Il est battu à Las Salinas en 1538 et exécuté le 8 juillet.

Le 26 juin 1541, une douzaine d'Almagristes conduits par Juan de Rada entrent dans la résidence de Francisco Pizarro à Lima et le tuent d'au moins vingt coups d'épée.

Suivent la bataille de Chupas en 1542, la révolte de Gonzalo Pizarro contre les Leyes Nuevas, la mort du premier vice-roi à Iñaquito en 1546, et l'écrasement de la révolte à Jaquijahuana en 1548.

L'effondrement

Ce n'est pas la guerre qui a vidé le Pérou. Ce sont les maladies eurasiennes : variole, rougeole, typhus, grippe, peste pneumonique, auxquelles s'ajoutent le travail forcé, les déplacements, la malnutrition et la désorganisation sociale.

La référence classique reste Noble David Cook, Demographic Collapse: Indian Peru, 1520-1620, publié en 1981. Il conclut à un effondrement de l'ordre de 90 % sur le siècle, souvent cité comme un passage d'environ neuf millions vers 1520 à environ 600 000 vers 1620 pour le seul Pérou indigène.

Ces chiffres sont des estimations fortement débattues. D'autres auteurs avancent des ordres de grandeur différents. Il faut les présenter comme une fourchette, jamais comme une donnée.

La vice-royauté, Potosí, et le vice-roi Toledo

La vice-royauté du Pérou est créée en 1542, capitale Lima. Longtemps la plus riche possession espagnole d'Amérique du Sud.

En 1545, on découvre le Cerro Rico de Potosí, dans l'actuelle Bolivie. En 1563, la mine de mercure de Huancavelica, que l'on surnommera la mina de la muerte.

Francisco de Toledo, cinquième vice-roi, gouverne de 1569 à 1581. John Hemming le décrit comme l'un des grands administrateurs coloniaux du monde, et comme autocratique, froid et insensible. Son œuvre tiendra deux siècles.

Il ordonne une inspection systématique du territoire. Il impose les reducciones, regroupement forcé des populations dispersées en villages de plan espagnol : environ 840 réductions prévues pour quelque 1,4 million d'Andins. Il systématise la mita minière au profit de Potosí et Huancavelica. Il confisque les mines de mercure et introduit le procédé d'amalgamation, ce qui quintuple la production d'argent entre 1571 et 1575. Il résumait lui-même sa politique par une formule glaçante : le mariage le plus important du monde, entre la montagne de Huancavelica et la montagne de Potosí.

Il fait aussi exécuter Túpac Amaru I, détruire les reliques incas et mener une campagne de délégitimation historiographique de la dynastie.

1780, Túpac Amaru II

José Gabriel Condorcanqui Noguera, cacique de Tinta et de Surimana, descendant de Túpac Amaru I, se soulève le 4 novembre 1780 contre les réformes bourboniennes et la pression fiscale. Il capture le corregidor Antonio de Arriaga et le fait exécuter le 10 novembre.

Victoire à Sangarará le 18 novembre. Siège de Cusco en janvier et février 1781 avec quarante à soixante mille combattants. Échec après l'arrivée de renforts de Lima.

Trahi et capturé le 6 avril 1781, il est exécuté sur la Plaza de Armas de Cusco le 18 mai. On lui fait assister au supplice de sa famille, on tente de l'écarteler par quatre chevaux, puis on le décapite. La révolte se poursuit jusqu'en 1783.

La répression culturelle qui suit interdit les titres de noblesse indigène, certains usages écrits du quechua, les vêtements incas, et fait détruire des exemplaires des Comentarios Reales de l'Inca Garcilaso.

Sa figure est devenue une matrice symbolique, reprise deux siècles plus tard par le gouvernement de Velasco Alvarado.

4. Le Pérou contemporain

1821, une indépendance en deux temps

José de San Martín proclame l'indépendance du Pérou à Lima le 28 juillet 1821. C'est la fête nationale. Mais le pays reste largement royaliste dans la sierra.

Après l'entrevue de Guayaquil en juillet 1822, San Martín se retire et Simón Bolívar prend la direction de la campagne. Victoire de cavalerie à Junín le 6 août 1824, puis victoire décisive d'Antonio José de Sucre à Ayacucho le 9 décembre 1824. La capitulation d'Ayacucho met fin à la domination espagnole sur l'Amérique du Sud continentale.

Suivent des décennies d'instabilité et de caudillisme.

Le guano, ou la rente gâchée

De 1845 à 1872, le Pérou vit d'une fiente d'oiseau. Les îles de la côte en sont couvertes sur des mètres d'épaisseur, et l'agriculture européenne en a un besoin vital.

Entre 1840 et 1880, environ onze millions de tonnes sont exportées, pour quelque 750 millions de pesos. L'État passe d'affermages sous-évalués à des ventes directes, puis au système des consignataires, qui deviennent ses principaux prêteurs. En 1869, le contrat Dreyfus confie le monopole au négociant français Auguste Dreyfus, contre avances de trésorerie.

Cette manne finance de vraies réformes sous Ramón Castilla : abolition de l'esclavage en 1854, suppression du tribut indigène. Elle finance aussi les chemins de fer spectaculaires de Henry Meiggs, Lima-La Oroya et Arequipa-Puno, à un coût d'endettement démesuré. Et elle finance l'importation de travailleurs chinois sous contrat à partir de 1849.

Quand les prix s'effondrent après 1872, tout s'écroule. L'État fait banqueroute en 1876. Le Pérou aborde la guerre suivante exsangue.

1879, la guerre du Pacifique

Chili contre Pérou et Bolivie, déclenchée par le salpêtre d'Antofagasta.

La campagne maritime a son héros, Miguel Grau, et son navire, le monitor Huáscar, qui tient tête à la flotte chilienne pendant des mois avant d'être capturé à Angamos le 8 octobre 1879, où Grau meurt.

Puis c'est la terre : Tarapacá, Tacna et Arica en juin 1880, l'occupation de Lima en janvier 1881, le pillage et le transfert de la Bibliothèque nationale. La résistance d'Andrés Avelino Cáceres dans la Breña dure jusqu'en 1883.

Le traité d'Ancón, le 20 octobre 1883, cède définitivement Tarapacá au Chili et place Tacna et Arica sous occupation chilienne pour dix ans, avec un plébiscite qui ne sera jamais tenu. Il faudra attendre le traité de Lima de 1929, sous médiation américaine, pour que Tacna revienne au Pérou. Arica reste chilienne.

Le traumatisme est durable et structure encore une part de l'imaginaire national.

Le XXe siècle en quatre noms

Augusto B. Leguía et son « Oncenio » de 1919 à 1930 : régime autoritaire modernisateur, travaux publics, capitaux nord-américains, endettement, et une loi de conscription routière qui impose du travail forcé aux communautés indigènes.

Víctor Raúl Haya de la Torre, fondateur de l'APRA à Mexico en 1924, premier parti de masse péruvien, anti-impérialiste et latino-américaniste, interdit et persécuté par intermittence pendant des décennies.

José Carlos Mariátegui, fondateur du Parti socialiste péruvien en 1928 et auteur des Sept essais d'interprétation de la réalité péruvienne, mort à trente-cinq ans en 1930. Référence intellectuelle majeure, revendiquée par la gauche démocratique et, abusivement, par le Sentier lumineux.

Juan Velasco Alvarado, qui prend le pouvoir par coup d'État le 3 octobre 1968 et installe un « gouvernement révolutionnaire des forces armées ». Il nationalise le pétrole, la pêche, les mines et les banques. Il fait du quechua une langue officielle en 1975. Et il promulgue, le 24 juin 1969, le décret-loi de réforme agraire, avec cette phrase adressée aux paysans : « Campesino, el patrón ya no comerá más de tu pobreza. »

Le bilan de cette réforme est très débattu, et il faut le dire ainsi. D'un côté, la fin du système des haciendas, de la servitude de fait et du pouvoir de l'oligarchie terrienne. De l'autre, un effondrement de la productivité agricole et le démembrement des coopératives dans les années 1980.

1980-2000, la guerre interne

Le 17 mai 1980, à Chuschi dans l'Ayacucho, des militants brûlent des urnes électorales à la veille des premières élections présidentielles depuis 1963. C'est le premier acte de guerre du Sentier lumineux, fondé en 1969 par Abimael Guzmán, professeur de philosophie à l'université d'Huamanga.

Suivent vingt ans d'atrocités : Uchuraccay en 1983 et l'assassinat de huit journalistes, Lucanamarca, Accomarca, le massacre des prisons en 1986, l'attentat de Tarata à Lima le 16 juillet 1992. En parallèle, le MRTA agit de 1984 à 1997, jusqu'à la prise d'otages de la résidence de l'ambassadeur du Japon.

Guzmán est capturé le 12 septembre 1992 à Lima, par une unité de police, sans un coup de feu. Il meurt en détention le 11 septembre 2021. Son corps est incinéré et ses cendres dispersées en un lieu tenu secret, pour empêcher tout lieu de mémoire.

La Commission de la Vérité et de la Réconciliation remet son rapport final le 28 août 2003. Son estimation : au moins 69 000 morts et disparus. L'estimation officielle antérieure était d'environ 30 000 ; ce doublement, obtenu par estimation statistique, reste contesté par certains acteurs politiques péruviens.

Les responsabilités : le Sentier lumineux est désigné principal responsable, avec environ 54 % des morts identifiées ; les agents de l'État portent une part majeure du reste, avec exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, torture et violences sexuelles.

Environ 75 % des victimes avaient le quechua ou une autre langue indigène pour langue maternelle, et 85 % d'entre elles se concentrent dans cinq départements pauvres : Ayacucho, Junín, Huánuco, Huancavelica et Apurímac. La Commission a nommé cela un racisme voilé, et l'indifférence du Pérou urbain.

Fujimori

Alberto Fujimori est président du 28 juillet 1990 au 22 novembre 2000. Stabilisation économique brutale, victoire militaire sur le Sentier lumineux, et aussi des stérilisations forcées touchant des dizaines de milliers de femmes, majoritairement quechuas, entre 1996 et 2000, dont l'instruction judiciaire est toujours en cours.

Le 5 avril 1992, il dissout le Congrès et intervient sur le pouvoir judiciaire avec l'appui de l'armée. C'est l'autogolpe. La Constitution de 1993 qui en découle est toujours en vigueur.

Il tombe en novembre 2000, emporté par le scandale des vladivideos, ces vidéos de corruption filmées par son chef des services de renseignement Vladimiro Montesinos. Il fuit au Japon et démissionne par fax ; le Congrès refuse la démission et le destitue pour incapacité morale.

Arrêté au Chili en 2005, extradé en 2007, il est condamné le 7 avril 2009 à vingt-cinq ans de prison pour crimes contre l'humanité, dans les affaires des massacres de Barrios Altos et de La Cantuta commis par l'escadron Colina. C'est la première condamnation d'un ancien chef d'État élu par les tribunaux de son propre pays pour violations des droits humains.

Après une grâce accordée en 2017, annulée, rétablie, il est libéré le 6 décembre 2023 sur décision du Tribunal constitutionnel, contre l'avis de la Cour interaméricaine des droits de l'homme. Il meurt le 11 septembre 2024, à 86 ans.

Ce qui vient de se passer

Il faut le dire sans détour : le Pérou traverse une crise institutionnelle d'une gravité inédite depuis le retour à la démocratie.

Martín Vizcarra est destitué en novembre 2020. Manuel Merino lui succède et démissionne au bout de cinq jours après des manifestations qui font deux morts. Francisco Sagasti assure la transition et gère le pic de la pandémie, où le Pérou enregistre le plus fort taux de mortalité par habitant au monde.

Pedro Castillo, investi en juillet 2021, annonce le 7 décembre 2022 à la télévision la dissolution du Congrès. Tentative de coup d'État sans appui militaire ni policier : il est destitué le jour même et arrêté dans la journée. Il a été condamné le 27 novembre 2025 à onze ans et demi de prison pour conspiration en vue de rébellion.

Dina Boluarte, sa vice-présidente, devient présidente le jour même, première femme à diriger le Pérou. La répression des manifestations du sud andin qui suit fait au moins 60 morts civils entre décembre 2022 et mars 2023, avec deux épisodes majeurs, Ayacucho le 15 décembre 2022 et Juliaca le 9 janvier 2023, la journée la plus meurtrière. Human Rights Watch et Amnesty International ont mis en cause la version officielle et la chaîne de commandement. Elle est destituée le 10 octobre 2025.

José Jerí lui succède, et est censuré par le Congrès en février 2026. José María Balcázar assure une présidence de transition.

Les élections générales ont eu lieu les 12 avril et 7 juin 2026. Le second tour a été extraordinairement serré : Keiko Fujimori l'emporte avec 50,135 % des voix contre Roberto Sánchez, soit un écart de l'ordre de quelques milliers de bulletins. Elle a été investie présidente le 28 juillet 2026, à sa quatrième candidature. Elle est la première femme élue à ce poste. Le Congrès est redevenu bicaméral, avec un Sénat de 60 sièges et une Chambre de 130 députés, pour la première fois depuis 1990.

Neuf personnes ont occupé la présidence en dix ans. C'est le contexte dans lequel vous voyagerez, et c'est aussi la raison pour laquelle nous prévoyons systématiquement des clauses de force majeure et des itinéraires de repli.

L'économie, et le tourisme

La Banque centrale a relevé sa projection de croissance 2026 à 3,4 %, avec un investissement privé attendu en hausse de 12,5 %.

Les mines restent le socle : production record de cuivre en 2025 avec 2,77 millions de tonnes, deuxième rang mondial, exportations en forte hausse. Avec pour contrepartie la conflictualité socio-environnementale du couloir minier du sud et l'exploitation illégale, qui touche aussi le patrimoine.

L'agroexportation a franchi 15 milliards de dollars en 2025, record historique, portée par la myrtille dont le Pérou est premier exportateur mondial, le raisin de table et l'avocat.

Le tourisme, enfin. 4 157 469 visiteurs internationaux en 2025, en hausse de 4,1 %, mais seulement 78,8 % du niveau de 2019. La prévision 2026 tourne autour de 4,4 millions, soit un retour au niveau d'avant-pandémie.

Machu Picchu a reçu 1 542 350 visiteurs en 2025, dont 1 140 714 étrangers, chiffre qui dépasse pour la première fois celui de 2019. Le total reste inférieur au pic, le tourisme national ayant reculé.

Les Européens ne représentent que 14,4 % des arrivées, très loin derrière l'Amérique du Sud avec 58,8 %. Autrement dit : quand vous serez là-bas, la plupart des gens autour de vous seront chiliens, brésiliens ou équatoriens. C'est plutôt une bonne nouvelle.

Sources principales : UNESCO (Caral, Chavín, Chan Chan, Qhapaq Ñan, Machu Picchu, Tiwanaku), Ministerio de Cultura du Pérou, PNAS (étude Nasca, septembre 2024), Antiquity (datations Machu Picchu, août 2021), Noble David Cook (1981), Commission de la Vérité et de la Réconciliation (2003), Human Rights Watch, Amnesty International, ONPE et JNE (élections 2026), BCRP, Mincetur, presse péruvienne de référence.
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